Une des raisons viscérales qui m’ont données envie de créer ce blog, ce sont les enfants. Et le rapport qu’ils subissent avec la nourriture qu’on leur donne, soit à la maison, soit à la cantine.
Cet article va soit être très long (je vous préviens!), soit découpé en plusieurs thèmes, soit je vais devoir couvrir mes arrières et éviter de mentionner certains éléments… Mais je vais quand même vous révéler plein de choses, préparez-vous! (Non, vous n’êtes pas prêts!)
Alors, déjà, je vais remettre les choses dans leur contexte : je suis mère de deux filles, de huit et cinq ans. Je suis aussi cuisinière de collectivité (« oh la dame de la cantine! »), ce qui implique que je travaille sur les horaires du midi, et suis obligée de mettre les filles au restaurant scolaire le midi (mon mari aussi travaille toute la journée).
Voilà donc quelques années que les filles mangent à l’école le midi, et je l’avoue, je ne m’étais pas trop souciée de ce qu’elles y mangeaient jusqu’à il y a quasiment deux ans. Je faisais confiance au système, au choix des prestataires, aux prestataires.
Et puis, le temps faisant son oeuvre, je commence à connaître beaucoup de parents, et oh, spoiler ! On discute. Et je commence à réaliser qu’on paye cher, et que les enfants ne mangent pas très équilibré, pas tous les jours, que certains PAI (protocoles alimentaires individuels, soit les enfants avec allergies et intolérances alimentaires ou végétarisme) ne sont pas pris en compte, contrairement à ce qui pouvait être affirmé par certaines personnes chargées de commander les repas de la mairie. En tout cas, le retour des enfants est « j’ai mangé de la viande parce que la dame de la cantine m’a obligé alors que j’aime pas ça », « j’ai du finir mon assiette et la dame de la cantine me criait dessus », « j’aimais pas les courgettes mais j’avais faim en sortant de la cantine », etc… Un « etc » que je vais compléter dans un instant.
Donc ça c’est le côté « retour des enfants sur la cantine ».
Et quelques temps avant le projet dont je vais vous parler, une copine m’a dit : »Mais pourquoi tu monterais pas une asso de restauration? ». Euhhhhh….
Je re-remet le contexte : les assos, KEZAKO? Je ne connaissais ab-so-lu-ment rien au monde des associations, alors en créer une !! Mais, cette phrase, cette idée, était restée dans un coin de ma tête.
C’était pendant les vacances de Pâques 2025. Comme une inspiration divine, j’ai été soufflée par l’envie de faire bouger les choses. Raz-le-bol de payer une cantine qui ne respecte pas la santé de nos enfants (petit-un), qui est chère (petit deux) et où, de surcroît, on leur crie dessus pour finir leur assiette de m****. Petit-trois.
Alors j’envoie un mail à la maire de ma commune pour savoir jusque quand court le contrat avec la société de restauration collective Convivio, afin, peut-être de leur proposer mes services en tant que traiteuse (aka prestataire de services habitante de la commune, qui voulais faire de bons petits plats pour nos p’tits choux, avec des produits locaux).
Je précise qu’il existe une loi, appelée loi Egalim, qui impose aux cuisines de collectivités (surtout à destination des enfants et ado) un minimum de 20% de produits bio et 50% de produits locaux. Beaucoup de collectivités ne la respectent pas (à votre avis? Car c’est plus cher pardi!), mais bien sûr ne sont pas pénalisées. « Bah oui, balek de la santé des gamins, nous c’qu’on veut c’est enrichir Monsanto HEIN … » ou encore « bah si on était obligé de manger tous bio, il n’y aurait pas assez de production » : fake news, je vous laisse aller vérifier (au cas où vous ne savez pas, que c’est juste une grosse connerie). C’est un gros raccourci pour expliquer qu’il faudrait juste arrêter de manger trop de bidoche et récupérer plus de terre pour les céréales à destination de l’alimentation humaine et pas celle animale (bon en fait je vous ai mâché le boulot).
Parenthèse fermée (et heureusement, ça m’énerve déjà… C’est un GROS sujet pour moi là vraiment).
Donc, surprise, j’ai une réponse très rapide de la Maire, emballée par mon projet. Le contrat actuel (à ce moment-là) court jusque fin août 2026. Je vous épargne les différents échanges avec les mauvaises infos entre temps.
Je rencontre des élus.es avec qui je commence à monter un projet qui change de forme : d’une micro-entreprise que je voulais créer, le projet a pris une ampleur assez ennivrante et en même temps qui m’effrayait beaucoup, car je suis devenue une « porteuse de projet » (comme on porte un enfant…) pendant neuf mois.
Quand ces échanges ont commencé, je travaillais au lycée Anita Conti de Bruz, où je n’envisageais qu’une chose : quitter cette cuisine sexiste, managée par deux hommes qui ne me prenaient jamais au sérieux, où j’ai subi du harcèlement pendant trois mois d’un mec arrivé en CDD qui voulait prendre ma place et a tout fait pour (ça a failli marcher, puisque c’est un homme, et moi une femme vous voyez?), que forcément, moi il fallait que j’apporte des preuves, et que comme j’avais fait des vagues (la fonction publique n’aime pas les vagues), j’ai été relayée et mise de côté lorsque je me suis fait un lumbago (parce que évidemment « je faisais semblant »). Etant en contrat d’un an scolaire, j’arrivais donc au terme de ce contrat, avec l’envie de devenir la responsable de cuisine que j’aurais voulu avoir : quelqu’un de juste, d’équitable, à l’écoute et qui ne voulait ni donner d’ordres ni en subir.
Mon projet commençais à voir le jour. Les rendez-vous commençaient : avec des commerciaux pour l’aménagement de la cuisine (car l’école possède un restaurant scolaire, comprenant deux salles pour accueillir les enfants et une cuisine de « réchauffe », qui comprend juste de quoi remettre en température les plats livrés froids par la cuisine centrale avec laquelle la mairie a signé un contrat). Autrement dit, la cuisine a la capacité d’être aménagée (sans rien devoir casser) pour environ 50 000 euros hors taxes, et hors matériel de seconde main obligatoire d’acheter aujourd’hui dans l’aménagement de cuisines (20% du matériel, normalement).
Parallèlement à cela, il fallait quand même que je travaille. J’avais trouvé un poste de seconde de cuisine dans une petite cuisine de campagne, à la Noé-Blanche. Typiquement le même modèle économique que celui que je souhaitais créer. Je me fais embaucher fin juillet pour commencer début septembre 2025. A quinze kilomètres de chez moi, je décide d’être écolo dans mes déplacements et investis dans un vélo electrique. Premier jour de travail : j’y vais en voiture. Deuxième jour : j’attaque en vélo. Au bout de sept kilomètres, je dois prendre un virage. Des gravillons. J’arrive trop vite. Je chute brutalement et me fais une entorse du genou gauche. Je remonte en selle après qu’un automobiliste se soit arrêté m’aider, je sens que j’ai mal, mais je pédale tranquille et j’arrive au boulot. Je boite en descendant de selle…. Je finis ma journée avec beaucoup de mal… et à l’hosto. Attele, mais surtout arrêt de travail. Et obligation de faire une déclaration d’accident de trajet… Là tout se complique. Avec le Maire, qui n’a pas l’habitude de gérer ça et met beaucoup (trop) de temps pour le faire, et moi, voulant bien faire, je reviens au travail après deux semaines d’arrêt (au lieu d’un mois). Mon « chef » et collègue m’en veut, forcément, car « je l’ai laissé tout seul », « il a bien galéré ». Il me le reproche chaque jour et me relaye à la plonge et à la pluche de légumes, et a pris le petit apprenti à ma place en guise de second de cuisine.
J’ai demandé une rupture de contrat à l’amiable. Les relations de travail étaient devenues insupportables, et je me suis retrouvée au chômage (ce n’était clairement pas prévu comme ça). Je me suis dit que j’allais mettre à profit ce temps pour monter le projet. Et c’est ce que j’ai fait.
J’ai été accompagnée par un incubateur de projets (pareil, je ne savais pas du tout ce que c’était avant tout ca !). Je l’ai fait quand même malgré moi et ça ne m’a pas apporté beaucoup, je dois bien le dire. J’y ai rencontré de supers gens, avec de super projets, ça c’est sûr (il y a toujours du positif). Mais le contenu des journées de formation était pour moi de la publicité d’autres entreprises de l’ESS (economie sociale et solidaire). J’avais du mal avec ce monde là, même si j’en partage les valeurs. Je tournais en rond, j’étais coincée : je devais participer à ce programme pour monter un projet avec une collectivité (fortement incitée par la Maire de l’époque). Que je n’avais pas les billes pour gérer un projet de cette ampleur. Alors c’est vrai, avec le recul, je ne les avais pas. Mais l’incubateur ne me les a pas vraiment apportées. Je me suis retrouvée très seule au moment où j’en avais le plus besoin : lors de la préparation de la journée de rencontres avec les élu.es et la Directrice Générale des Services de ma commune.
Ce rendez-vous était à la fois fluide, intense, et complètement anéantissant.
Mon projet ne verrait pas le jour en septembre 2026, comme convenu depuis 9 mois avec mes interlocuteurs. Mon business plan n’était pas assez poussé, assez fini. Ils n’avaient pas de budget, là, alors que c’est ce qu’ils voulaient. Des chiffres.
Pourtant des chiffres, je leur en ai donnés. Le budget d’investissement (dont je vous ai mentionné la somme plus haut), le budget de fonctionnement, à la fois de l’association employeuse que j’ai créée, et aussi des coûts agents/flux/bâtiments (qui ne me concernaient pas, mais qu’on m’a demandé en amont de budgétiser pour avoir une vue d’ensemble). Et ces chiffres, je les ai évoqués avant ce jour de rendez-vous.
J’ai eu tous les sons de cloches possibles quant aux prestations qu’ils payaient à ce moment, avec une cuisine centrale qui fait 10 000 repas par jour avec deux ou trois salariés (ça vous donne déjà une idée de la qualité…), pour un ratio d’environ 20% de bio (au mieux), soit le minimum (et encore!) de la loi Egalim.
Je leur ai proposé de cuisiner avec un départ à 60% de bio, avec deux personnes du village (dont moi), qualifiées, motivées et rémunérées correctement (on parle de 1750€ net chacun et équitablement). Avec évolution dans le temps possible, avec l’objectif du 100% bio, évidemment.
Autour de ça, je voulais créer des ateliers d’éducation à l’alimentation, tant pour les enfants que pour les parents, des repas à thèmes chaque mois et encore plus festifs lors de la fête d’Halloween, de Noël bien sûr, mais aussi Pâques ou la fête de la nature, etc. Des ateliers de cuisine aussi et cuisiner avec les enfants de manière pédagogique plusieurs fois par an, afin de les sensibiliser au vivant, au gaspillage, au travail des maraîchers et cuisiniers, et de l’importance de manger équilibré.
Tout ce que j’avais construit pendant presque un an a été balayé en quelques phrases : « Ton budget n’est pas abouti. C’est trop cher. (moi je réponds à ce moment que c’est 1€ plus cher par repas, et qu’on devrait demander aux parents leur avis avant de trancher…) Je ne sais pas comment tu as eu les chiffres (spoiler alert : par les élus!) de fonctionnement de la commune mais ça ne devait absolument pas figurer sur ton business plan. Les petites asso comme la tienne ne tiennent pas un an, mais au moins on aura tout vers nous et on pourra embaucher un cuisinier en régie directe. Ce sera moins cher, car moi je veux faire faire des économies à la commune ». BIM.
Quand c’est trop beau pour être vrai, ça l’est sûrement.
Je sors lessivée de cette réunion de trois heures où j’ai tout donné et où on m’a évoqué une possible faisabilité pour janvier 2027.
Il m’a fallu attendre deux semaines, les vacances de Noël, pour me rendre compte que le projet ne m’appartenait plus, que rien n’était entre mes mains, que j’allais devenir un pion. Un gentil ch’ti pigeon qu’on a mené en bateau. Alors d’autres diront que j’en ai fait toute une histoire. Mais en même temps c’était une putain d’histoire ! J’y ai mis mes tripes, je pensais avoir l’honneur de cuisiner pour mes enfants et ceux de mes amis, je pensais leur apprendre à cuisiner, leur donner envie de mettre la main à la pâte, de goûter, d’apprendre à bien manger. J’en ai encore les larmes aux yeux quand j’écris. Ca fait neuf mois que cette histoire est finie. Encore neuf mois. J’étais en deuil cette année les gars, j’vous mens pas.
Alors, voilà. Oui j’en ai voulu à plein de gens, mais surtout à moi. Pas su dire stop ou dire non, pas su être moins gentille, moins con. Pas su monter un collectif en béton. Sauf qu’on m’attendais au tournant. C’est que ça été sacrément difficile d’annoncer aux amis surtout, que merde, j’arrêtais le projet. Il a fallu que je me justifie. Puis un soir où j’étais en confiance (la cerise sur le gâtal), avec des amis d’amis, je sors ma colère, j’explique tout, ce que de « l’autre côté » n’a pas été fait (on m’a carrément glissé sous le tapis après m’avoir mise sur le devant de la scène un peu de force). Une taupe.
Le lundi suivant je reçois un coup de fil, après six mois de silence de mes interlocuteurs de suivi de projet. Genre vénère. Oui, enfin non, je n’avais pas eu la force d’expliquer de vive voix ma démission du projet, et non, je ne voulais pas en échanger à ce moment. Sauf qu’eux non plus ne m’ont jamais rappelée, ils ne m’ont pas rattrapée. Je me suis pris une rasade de reproches. Du coup j’ai fait pareil. J’ai dit ma colère, ma tristesse, leurs silences pendant le projet et ce rendez-vous de décembre qui a scellé la suite. Seule face à l’océan de la fonction publique. Son très lent fonctionnement. Ses complexes et obscures décisions et raisons de l’expliquer (= toujours le pognon). Alors voilà, ça a duré jusque juin, un petit couteau dans la plaie.
Malheureusement j’ai laissé couler. Je continue mon combat, silencieusement, en cultivant les légumes que je cuisine pour ma famille, en faisant participer mes filles à la cuisine et à la pâtisserie (et elles adorent ça), en leur expliquant qu’il faut goûter, et le refaire régulièrement car les goûts changent, et qu’il faut surtout bien manger car c’est le premier médicament : celui qui leur évitera de trop tomber malade ou de se chopper un cancer à cause de toute cette bouffe de merde vendue dans les magasins.
Alors voilà, vous savez tout. Pourquoi je suis là. Continuer mon combat pour nos enfants, pour notre planète, autant qu’on peut le faire à notre niveau. On ne peut pas gagner toutes les batailles et il faut choisir où on met son énergie.
Je vous dis à bientôt, plus gaiement, pour des recettes faites maison !
Merci pour votre lecture ❤
Ange

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